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Christine Breton : 13/9/13

Publié par le 25 août 2013

HOTE Christine Breton

Les 12 et 13 septembre 2013 aura lieu le Forum de Marseille sur la valeur sociale du patrimoine pour la société.

L’occasion de faire l’historique : accumuler 19 années de faits et leur interprétation. Reconstituer le processus collectif qui se déploie jusqu’aux balades qui seront partagées avec les membres du Forum.

Non, comme un cri ! Cette évidence là est un contre-sens ! Car s’échapperait ainsi le cœur du processus, le travail de toutes et tous nos précurseurs. S’échapperait le socle théorique que nous traquons en ce retour de balades. Il me reste donc à vous faire un récit pour que vous accédiez non à 19 années de faits énoncés dans le faire semblant historique mais à un escalier secret, un accès aux fondations implicites qui nous font marcher.

Voici un récit pour une description implicite du processus Faro depuis 15 ans dans les quartiers derrière le port. Une invitation aux discussions qui s’ouvriront le 13 septembre au retour des 4 balades.

Elle était arrivée d’Allemagne la veille.
Lui était à Marseille depuis plusieurs semaines déjà.
Il venait de faire une formidable découverte, renversant le sens de la ville, renversant les certitudes académiques capables de définir le temps. Elle appelle cela un « gaps », une faille dans le temps et lui parle d’un fantôme échappé là.
Il venait de retrouver la rue de Lyon, dans les faubourgs, dans une partie de la ville où l’on ne va que pour y épuiser sa vie au travail. En décrivant, pour son journal, la sensation de retournement que le corps ressent alors, il comprenait que c’était la figure parfaite, la forme urbaine de ses « thèses sur la philosophie de l’histoire » qu’il était en train d’achever.
La rue de Lyon incarnait ses plus extrêmes intuitions abstraites ; la rue de Lyon devenait l’icône moderne du 20e siècle, juste avant la grande catastrophe innommable, les totalitarismes, les guerres et l’ultime rebond de la guerre civile européenne. Il avait à la fois l’intuition de cette catastrophe collective et celle de sa vie propre, de ce ça qui n’avait à voir qu’avec lui. Il le savait maintenant, il l’avait compris ici, à Marseille, ville de temps et non d’espace. Il vivait la conjonction entre un moment de présent et un moment de passé, il avait retourné le temps en remontant la rue de Lyon.
– Fin du langage –
Il savait que son intuition de départ était juste mais il ne pouvait incorporer cette découverte, alors, sans un mot, il l’a prise par la main et il l’a emmené marcher sur la route de Lyon, dans ses pas, pour qu’elle comprenne, qu’elle croise sa vision fulgurante.
Il était devenu un sans-parole.

Sur la rue de Lyon, ils ont marché longuement, elle commençait à entrevoir elle aussi cette faille asphyxiante de notre vivant collectif. Notre désastre. Elle le suivait, elle mettait ses pas dans le déroulé de sa pensée. Et la rue d’un coup l’a prise, elle se récita le texte écrit par lui quelques années auparavant : “Plus nous nous éloignons du centre et plus l’atmosphère devient politique. C’est le tour des docks, des bassins, des entrepôts, des cantonnements de la pauvreté, les asiles éparpillés de la misère (…) ce combat n’est nulle part aussi impitoyable qu’entre Marseille et le paysage provençal (…) la longue rue de Lyon est la mine que Marseille creuse dans le paysage pour le faire voler en éclats…”

Alors elle a su que l’intuition était juste, que son invention fulgurante devait prendre forme au plus vite, que les jours étaient comptés.
Ils se sont assis dans un bistrot d’ouvriers au niveau de Saint-Louis. Ils avaient déjà bien avancé dans la sape urbaine, ils s’y étaient dissous. Ils se sont assis dans la peur et le tremblement. Ils se sont mis au travail. Il a sorti de sa poche un manuscrit hâtif, ils sont restés penchés sur les 17 paragraphes de ses  » thèses sur la philosophie de l’histoire « .

Une femme les observait depuis un moment. Une vaste femme hospitalière comme seul le labeur sait les rendre.
Les femmes d’ici ont appris la divination dans la colline et celle-ci devinait quelque chose. Quand ils étaient entrés, elle s’était demandé ce que venaient faire ici ces étrangers bohèmes, ces “bobos” dirait-on aujourd’hui. L’homme tremblait et elle faisait un immense effort pour le soutenir. Comme Pierre et Marie Curie, se disait-elle. Elle avait vu cela dans le journal du Parti qui traînait sur une table du café. Elle les regardait travailler, c’est-à-dire souffrir beaucoup avec les mots comme eux et elle souffrait sur les chaînes de fabrication alentour.

Elle s’approcha quand elle comprit que leurs efforts étaient vaincus par l’énormité du désastre de la pensée qu’ils mesuraient dans sa plénitude.

Alors elle s’est approchée d’eux, elle s’est autorisée et leur a dit, sans trop savoir comment, de ne pas arrêter leur marche, qu’elle voulait bien garder ce papier sur lequel ils travaillaient.
Que les prolétaires n’avaient pas d’histoire ni de patrimoine, eux étaient seulement faits pour produire des enfants qui seraient aussi des ouvriers.
Que ce papier, c’était une pierre de fondation pour ici.
Qu’ils sauraient se le transmettre en le vivant, en se le racontant.
Qu’un jour d’autres le comprendraient, l’incorporeraient.

Et ils lui ont donné sans savoir pourquoi, ils lui ont donné, retrouvant dans ce geste la force nécessaire pour le finir.

Elle est partie à New York avec le texte deux jours plus tard et lui est parti mourir par lui-même sur la frontière espagnole. À New York, le texte a bien été un peu remanié, un peu édulcoré ; les humains sont affaiblis en 1940.
Il reste sa version de feu quelque part sur la rue de Lyon, dans l’hospitalité du temps “pris à rebrousse-poil” qui fait du patrimoine un processus prospectif autant que rétrospectif. En un mot le récit de l’environnement.

Cette presque-fiction est fondée sur un fait réel peu connu : c’est à Marseille que Walter Benjamin rencontre sa presque cousine Hannah Arendt en été 1940. Il lui remet son manuscrit des « Thèses sur la philosophie de l’histoire » pour qu’elle le donne à Adorno alors réfugié à New York.

Et elle la vaste femme hospitalière, c’est Faro qui permet son apparition et maintenant son existence.
C’est nous ici qui incorporons la version de feu restée rue de Lyon.
C’est par la fiction que se transmet le processus collectif Faro entrepris depuis 1995 dans la complexité des quartiers le long de la rue de Lyon.

J’aurai aussi bien pu vous projeter vers le personnage de Louis Massignon arrivé à Marseille le 2 août 1930. C’est aussi le plein été. C’est la rencontre annuelle des « semaines sociales de France » , les SSF créées en 1904. Les SSF auraient du se tenir à Alger et Marseille est un Alger de substitution. 1930, centenaire de l’Algérie coloniale, impossible d’y vivre une rencontre ayant pour titre : le problème social aux colonies.
Louis Massignon, islamologue, professeur au Collège de France, rentre d’Alger, envoyé pour enquête. Il fait la conférence de clôture des SSF le 3 août 1930. Puis il part pour Paris et y commence son enseignement à Aubervilliers : il a rejoint l’urgence des « équipes sociales » qui viennent d’être créées et procurent un enseignement aux travailleurs nord africains en métropole.
Je peux incorporer sa parole aux quartiers, elle nait de leur expérience transnationale.

Il importe de se projeter à l’envers dans l’industrialisme international, dans l’intuition du plus jamais ça, dans la mémoire de faits institutionnels depuis 1994, dans presque 20 ans de construction aussi lente qu’Europe ; c’est tout cela la genèse du processus Faro.

Christine Breton, août 2013

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