Coopérative d'habitants pour découvrir Marseille-Provence avec ceux qui y vivent, travaillent et habitent.
+1

Christine Breton et Prosper Wanner : Les marseillais, les vénitiens et leurs cathédrales.

Publié par le 7 septembre 2008

Marseille et Venise concourent pour être futures capitales culturelles de l¹Europe. Elles mettent en avant leur situation historique au croissement « des civilisations » et «  des mouvements culturels » où elles n¹ont eu de cesse de « conjuguer l¹accueil et la fusion » et « le dialogue entre les diverses cultures de l¹Orient et de l¹Occident ».  Ainsi « fondée sur l¹alliance de l¹immigration et de la population locale », elles ont su « trouver en elles de nouveaux équilibres ». Derrière les discours officiels quelle histoire git ?

La similitude entre Marseille et Venise est forte.

Historiquement, Marseille et Venise sont les deux villes d¹Europe à avoir eu durablement le « privilège » – privata-lex – du commerce à l’est avec l’empire byzantin puis l’empire ottoman. Le Chrysobulle signé en 1082 par l¹empereur byzantin Alexis de Comnène donne l’avantage à Venise dans le commerce méditerranéen. Elle le garde jusqu’au XVIIème siècle en grande partie suite au saccage de Constantinople avec son aide lors de la 4ième croisade. Les Capitulations signées en 1536 entre François premier et Soliman le Magnifique donne l’avantage aux commerçants français sous administration de la Chambre de commerce de Marseille. Largement inspirées des privilèges accordés à Venise, elles permettent à Marseille de dominer le commerce officiel et la guerre de course en Méditerranée jusqu¹à la Révolution française.

Marseille et Venise se développent comme « ville port », immense hangar de marchandises avec leurs canaux, leurs carrioles et leurs maisons hangars, sorte de caravansérails. Le site naturel défensif – la lagune pour Venise, l¹amphithéâtre rocailleux pour Marseille – fonde le premier port. Istanbul en assure le dynamisme. Lorsque Marseille comme Venise arrivent à dépasser les lignes de conflits, elles en tirent largement profit au niveau économique, culturel et politique.

Elles connaissent toutes deux au XIXème siècle une évolution industrielle. Sur les terres initialement occupées par de riches demeures, le « port usine »  dessine une nouvelle ville faite de citées ouvrières, d¹usines cathédrales et de voies de transports. Les quartiers nord de Marseille et l¹île de la Giudecca, alors quasi « désertiques », connaissent un essor considérable. Cette période dure plus d¹un siècle pour s¹arrêter brutalement. La gestion des friches industrielles et des effets sociaux de la période post industrielle (chômage, départ de population) est encore d’actualité. Le Centre de Venise perd en vingt ans 30 % de sa population, en passant de 100 000 habitants à 75.000 à la fin du siècle. Marseille perd près de 150 000 habitants et 50 000 emplois.

Deux nouveaux ports émergent au XXème siècle. Le port petro chimique à Porto Marghera et Fos XXL. Marseille traite 100 millions de tonnes de marchandises dont 60% d’hydrocarbures, ce qui en fait le premier port de la Méditerranée. Le développement de ces nouveaux ports accentue la pression sur un environnement naturel déjà fragilisé : les Calanques de Marseille et la Lagune de Venise occupent plus de la moitié de la superficie de la commune. Quant au port touristique, prenant place au « Port usine », il accueille de plus en plus de bateaux de croisière. En l’espace de dix ans, Marseille a multiplié par trente le nombre de croisiéristes (360 000 croisiéristes en 2005). Sur la même période, Venise est passé de moins d¹un demi million à plus de 1,4 millions de passagers (2006). En 2007, Venise aurait accueillie plus de 20 millions de touristes. L¹accès au foncier, voire à l¹espace public, devient clairement une ligne de conflit.

Comme partout en méditerranée, la gestion des ressources naturelles et culturelles devient une source croissante de conflits. L’accroissement de leur valeur marchande (tourisme[1], économie de l¹immatériel) et l’affaiblissement de l’intervention publique (maîtrise des dépenses publiques) favorisent les logiques de privatisation.

A travers leurs candidatures, Marseille et Venise posent d¹amblée la dimension conflictuelle du patrimoine comme source de dialogue, de création de richesse et de possibles nouveaux équilibres. Mais alors qu’elles ont su dialoguer avec les autres grands ports de la méditerranée et créer durablement des ponts (comptoirs commerciaux, maisons du commerce), elles peinent aujourd¹hui à faire dialoguer leurs ports entre eux. L¹un joue contre l¹autre. Le dialogue semble être rompu entre ceux qui habitent et font chacun des ports : bénéficiaire du tourisme, de la petro chimie, de la lagune, de l’industrie ou sans emploi. Alors que chacun contribue à construire son bout de ville, ils se rencontrent peu : un vénitien du centre ville se rend peu à la Giudecca, quasiment jamais à Porto Marghera et plus à San Marco. Les conflits d¹intérêts sont croissants, les intérêts en commun non énoncés.

L’initiative pour le moment est largement portée par des mouvements citoyens inquiets du devenir de leur ville et de la place qui leur est faite. Ils cherchent à se réapproprier la gestion du patrimoine pour réinventer leur propre avenir. Le  patrimoine devient un moyen de se réapproprier la ville et son propre devenir sociale, économique et culturelle. Depuis 1994, à Marseille, le programme européen de patrimoine intégré se passe au cœur des quartiers Nord pour que leur reconversion en cours ne se fasse pas au détriment du patrimoine présent et de ceux qui habitent là, derniers témoins de l’aventure industrielle. Il réuni autours du vallon des carmes une conservatrice du patrimoine et plus d’une quarantaine de structures : paroisses, collectif d’habitants, entreprises. Pour les journées européennes du patrimoine aurons lieu à Marseille pour la dixième année des ballades patrimoniales au coeur des quartiers nord co organisées cette année par le collectif du vallon des Carmes. En octobre 2008 sera inauguré le « savon du vallon des carmes », témoin de l’activité de la dernière savonnerie de ces quartiers et prémisse à l’ouverture d’un « musée usine ». Ce travail devrait à terme donner lieu à la création d¹une fondation centrée sur l¹émergence de modalités de dialogue public privé dans la gestion des politiques patrimoniales, laissant une large part aux résidents. Le patrimoine prétexte à ses expérimentations sera les sites carmélites en méditerranée avec comme premier objectif la gestion coopérative d¹ici 2013 du seul monument historique classé et inscrit des quartiers Nord : la grotte des carmes et son vallon.

Une première expérience de ballade patrimoniale sera tentée à la Giudecca cette année entre une association de résidents ­ les 40x ­ et la Casa della memoria. Le Molino Stucky, immense moulin symbole de cette époque industrielle, rénové en hôtel de luxe, centre des congrès et résidence, sera au centre de cette ballade patrimoniale. Il symbolise pour le maire de Venise la citée « possible » capable de combiner en elle la mémoire et l’innovation. L¹enjeu est d¹aller à la rencontre des autres pour qu’ils nous racontent leurs différentes lectures de la rénovation en cours et que chacun puisse se réapproprier le patrimoine présent.

Cette préoccupation est partagée par le conseil de l’Europe qui peine à faire émerger un droit individuel au patrimoine culturel.  Ce droit vise à nous faire passer du statut de « bénéficiaire » des politiques patrimoniales à celui d¹« ayant droit » : ayant droit de participer à son repérage comme à son interprétation ou sa valorisation. Il ferait inévitablement émerger les lignes de conflit patrimoniales : conflits d¹usage, d¹interprétation, de mise en valeur, de choix de mode de conservation. Le caractère individuel de ce droit permet d’aller vers une régulation des conflits qui prenne en compte l¹ensemble des dimensions éthique, culturelle, écologique, économique, sociale et politique du patrimoine. Il s’inscrit de fait dans une perspective de prévention des conflits et de développement soutenable. Parce qu’il demande aux Etats de partager leur monopole en matière de politique patrimoniale et aux entreprises de co gérer la ressource patrimoniale, il y a peu de chance qu’il aboutisse d’ici peu. Aujourd¹hui, seulement 3 états sur 47 ont ratifié la convention dite « de Faro » qui fonde ce droit.

Les ballades patrimoniales sont une concrétisation du terrain du droit au patrimoine culturel. Elles sont un point d’appui d’un chantier immense à ouvrir. Quelles sont les autres actions possibles ? Quelles ouvertures représentent la candidature de Marseille comme « laboratoire de la démocratie culturelle » et  celle de Venise comme  « société multi culturelle et tolérante » ? Des liens sont ils possibles entre les deux villes ? Et avec le Conseil de l’Europe ?

Christine Breton et Prosper Wanner, septembre 2008.

Article publié sur la revue Lagunamare, sur le blog Marseille-provence 2013 et sur le social network 40xVenezia

Commentaires

Cette rubrique n'est pas un formulaire de contact. Merci d'en tenir compte en laissant votre avis !