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Christine Breton : La convention de Faro une chance pour les communautés patrimoniales coincées entre petits fronts de guerre sociale et musées

Publié par le 11 mars 2013

Hôtel du Nord poursuit la mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise suite à la signature de la Convention de Faro par l’État italien (voir  la présentation de la rencontre et voir les textes déjà en ligne). 

Hôtel du Nord publie le texte de l’intervention de Christine Breton conservatrice honoraire du patrimoine et sociétaire de la coopérative Hôtel du Nord « Les communautés patrimoniales entre petits fronts de guerre sociale et musées ».

Posons notre héritage et le modèle dominant du musée. Ce vaste cube blanc international peut aussi être un musée local. Il est un accumulateur d’objets décontextués et, par là même, un grand poème baroque à la gloire du savant en son laboratoire, maître du monde et des colonies. Pour la société un tel modèle entre dans la catégorie des utopies collectives basées sur la tabula rasa, tables rases inventées par la modernité, glorieuse ou criminelle. La référence musée incarne le corps national, partout en Europe et en France dés la Révolution en 1792. C’est un récit de fondation. Récit aujourd’hui obsolète quand les nations se fédérent en Europe, quand la décolonisation rétablie ses biens culturels dans leur contexte si possible, quand la richesse se fait en micro-secondes. Nous n’ avons plus besoin du musée, il est une oeuvre héritée, un monument historique

– Totologie de l’isolement.

Posons maintenant la réalité des communautés patrimoniales. Le corps social s’incarne dans l’ensemble des données symboliques héritées. Le musée a le pouvoir sur le symbolique et il fascine d’autant. Un pouvoir absolu de vie et de mort sur toute trace de mémoire collective, le musée décide de ce qui entre ou non dans l’histoire. Faire un musée aujourd’hui aprés la sévère critique construite contre ce modèle obsolète tient de la volonté de puissance personnelle ou de l’ignorance. Ignorer qu’en France, par exemple, le même homme, Jules Ferry, crée l’organisation de l’enseignement primaire obligatoire et celle des musées et qu’il fut aussi le champion de la colonisation.
– Comment être à notre présent social ?

Au moment de cette question, nous sommes passé à l’histoire monde, nous avons inversé les contextes historique. Il est temps pour l’invisible. Alors se met à briller, dans le lointain, tout ce qui fut exclu du grand récit national. Commence à scintiller tout ce qui n’est pas référencé, muséifié ou partie de la Nation. Apparaissent les disparus de la nuit stellaire, les fantômes errant loin de notre roman collectif, ceux qu’avaient si bien su aimer Walter Benjamin en marchant dans les rues de Berlin ou Marseille. Alors, le temps se retourne et la référence se décale vers le tiers exclu
– Frémissement de la raison.

Comment réagi le corps social ? je l’entend souvent gronder dans mon dos, lorsque nous traversons à pied les quartiers de Marseille, lorsque nous passons un petit front de guerre sociale. Ils grondent, mal à l’aise dans le contact physique avec l’exclusion urbaine violente. Et là c’est encore le modèle muséal qui revient en protection face à cette remontée de refoulé collectif : sensation de zoo ou de muséification de la ville. Une sensation qui ne renvoie pourtant qu’à soi-même, à son savoir comme pouvoir ; surpris en inculte de la vie. Alors je suis assurée que cette ville que nous sommes en train de penser avec nos pieds, collectivement dans la marche, ne s’entend plus. Je perçois dans mon dos leur profonde émotion, leur débat intérieur qui les assourdit temporairement
– Impasse sociale.

C’est peut-être cela le musée du 21ème siècle : la capacité à percevoir la greffe-musée en soi, dans l’organique même. Le désordre violent qu’elle y crée. La décision de s’en défaire, d’accepter l’impossibilité de comprendre tant les concepts sont encore immatures et pourtant percevoir la formidable poussée vivante dés que nous lâchons tout pour partir au désert des savoirs. Le corps social bascule dans une pratique collective des savoirs et mémoires. Une pratique écologique, contextuée.
– fin des colonies, débuts du travail des communautés patrimoniales sur le terrain du quotidien habité.

L’anthropologue américain Timothy Ingold résume ce triple salto contextuel : « En elle-même, l’information n’est pas un savoir, et son accumulation ne nous rend pas plus savants. Notre capacité à savoir tient plutôt à la possibilité que nous avons de situer une telle information, à comprendre sa signification, au sein d’un contexte de relations perceptuelles, en direct avec nos environnements. Et je soutiens que nous développons cette capacité à condition  qu’on nous montre les choses ». Marchons donc au désert du musée en suivant l’habitant là pour qu’il nous montre. Développons collectivement nos relations perceptuelles avec les petits fronts de guerre sociale rendus si violents par l’invisibilité et le silence assourdissant dominant.
– possibilité de contextes.

Christine Breton
Conservateur honoraire du Patrimoine
Venise mars 2013.

Christine Breton 

Conservateur honoraire du patrimoine, elle a eu la charge de collections publiques au musée de Grenoble (1974-1983), aux Fonds régionaux de Rhône Alpes et de Provence (1984-1987). Conservateur chargée de mission à la Ville de Marseille de 1987 à 2010 elle a créé les programmes d’ateliers d’artistes, d’expositions et de commandes artistiques urbaines ; en collaboration avec le Conseil de l’Europe elle a expérimenté dés 1996, avec les habitants, l’approche intégrée du patrimoine dans les 15-16èmes arrondissements de Marseille. Docteur en histoire en 1981, elle a été invitée dans de nombreuses écoles d’art, instituts de design et d’histoire de l’art ; de 1988 à 1995 professeur associée à l’université d’Aix-Marseille. A la retraite, elle poursuit ses recherches historiques et patrimoniales.

BIBLIOGRAPHIE Sélective

  •  Berriat 83, expositions dans et hors musée, musée de Grenoble,1983 ;
  • Fragments de collections pour la mémoire d’une ville, Le Luc en Provence, FRAC Provence, 1985 ;
  • La galerie de la mer, Ville de Marseille,1987-1995, 7 numéros sur l’art et la ville ;
  • Approche intégrée du patrimoine, valorisation partagée du patrimoine, valeur conflictuelle du patrimoine, comme des saumons, le prince des curieux et l’ermite collection Exos, AGCCPF, 2004 – 2010 ;
  •  école des filles de Saint-André, Marseille, 1998-2005 ;
  • Südraum-Konferenz, Leipzig, 2004 ;
  • Hôtel du nord/ récits d’hospitalité, 8 numéros avec Martine Derain, éditions commune, Marseille, 2010-2012.

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