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Daniel Thérond : La Convention de Faro, le patrimoine et la gestion du changement

Publié par le 13 mars 2013

Suite à la signature de la Convention de Faro par l’Etat italien, Hôtel du Nord continue la mise en ligne des textes des intervenants à la rencontre du 2 mars 2013 à Venise (voir  la présentation de la rencontre et voir les textes déjà en ligne).

Voici le texte de la communication de Daniel THEROND, Secrétaire du Comité de rédaction de la Convention de Faro et ancien Chef du service de la culture, du patrimoine et de la diversité au Conseil de l’Europe.

Offrant une vision actualisée du patrimoine la Convention à laquelle vient d’adhérer l’Italie complète les grands textes antérieurs du Conseil de l’Europe et de l’UNESCO sur les biens culturels. Ce texte resitue le patrimoine comme une réponse aux attentes et aux besoins de bien-être du citoyen dans des démocraties avancées. Il met en évidence le parti que l’on peut tirer du patrimoine pour améliorer la qualité du milieu de vie des habitants tout en favorisant un renforcement du lien social.

En tant que Convention cadre, Faro constitue un chantier de réflexion et d’expérience qu’il reviendra à chaque pays de développer selon ses spécificités. Cependant un éclairage très particulier du texte tient à l’approche « bottom up » suggérée avec le concept de « communauté patrimoniale »,  porteur d’initiatives et d’engagement du public. La nouvelle construction du patrimoine promue par Faro repose pour ainsi dire sur quatre piliers :

  •  La perception du patrimoine non comme une fin en soi mais comme une ressource utile à la société ;
  • L’accès au patrimoine et son usage comme une pratique des droits de l’homme vécue par les citoyens ;
  • La responsabilité partagée de tous envers ce patrimoine et la diversification de ses acteurs ;
  • L’orientation de l’économie du patrimoine vers un développement durable des territoires.

Le patrimoine en tant que ressource

Faro adopte une définition qui dépasse le cloisonnement traditionnel du matériel et de l’immatériel, des immeubles et des objets. Il s’agit d’une « ressource » expression des « valeurs, croyances, savoirs et traditions en continuelle évolution ». Loin d’être seulement rétrospectif le fil conducteur du patrimoine se poursuit dans le temps. Pour la première fois également une convention définit le « patrimoine commun  de l’Europe », comme le produit des strates successives ayant caractérisé les territoires. C’est l’ensemble de ces strates dans tous leurs aspects, quelle qu’en soit l’origine et les vicissitudes,  qui forment aujourd’hui le patrimoine d’un lieu déterminé.  Peut-être est-ce justement la diversité d’une telle ressource et de toutes ses facettes qui a pu engendrer dans le temps la créativité des territoires jusque dans le présent.

Faro englobe aussi dans le patrimoine commun de l’Europe les idéaux principes et valeurs ayant débouché sur les droits de l’homme, la démocratie et l’état de droit. Cette référence politique inédite par rapport à la définition traditionnelle des biens culturels a fait l’objet de controverses lors de l’élaboration du texte. La pertinence du texte se comprend cependant mieux quand on pense à une actualité mondiale comportant de la  violence et des résurgences d’obscurantisme.

L’usage des ressources patrimoniales et l’exercice des droits de l’homme

En prolongement des droits fondamentaux, le fait que toute personne puisse se reconnaître dans un ou plusieurs patrimoines relève du droit de participer à la vie culturelle reconnu par la Déclaration universelle des droits de l’homme et du droit de plus en plus reconnu par le jurisprudence de bénéficier d’un meilleur environnement.  Toute personne (article 4) se doit « de respecter aussi bien le patrimoine culturel des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine commun de l’Europe ».  L’article sur le  « patrimoine culturel et le dialogue », innove dans un instrument de ce type en se référant à des méthodes d’interprétation interculturelle des biens et  à a mise en place d’un processus de conciliation lorsque des valeurs contradictoires sont attribuées au même patrimoine par diverses communautés. Ainsi le patrimoine devient un outil pédagogique pouvant contribuer à une culture du vivre ensemble : loin d’alimenter les exacerbations identitaires il peut favoriser la prise de conscience par les personnes de la pluri appartenance culturelle de beaucoup de territoires et de leurs habitants.

La responsabilité partagée et la diversification des acteurs

Le concept de « communauté patrimoniale », à ne pas enfermer dans des limites ethniques ou linguistiques, concrétise sur le terrain l’exercice du droit au patrimoine. Il traduit l’implication des personnes partageant de mêmes intérêts dans les démarches d’identification, de conservation, de valorisation et de diffusion du patrimoine. Les initiatives nées spontanément à Venise et à Marseille,   illustrent le rôle montant de communautés patrimoniales  qui entendent s’investir dans la mise en valeur du potentiel des ressources du territoire. Des exemples se multiplient dans d’autres pays s’agissant notamment des friches industrielles et de grands équipements des 19 et 20ème siècles appelant des reconversions.

Faro est le premier texte international (cf. Titre III) décrivant l’indispensable action conjuguée d’un éventail d’acteurs (autorités publiques, investisseurs, propriétaires de biens, entreprises privées, milieux professionnels  et mouvement associatif). La part croissante de l’apport des investisseurs privés et du monde associatif ne rend évidemment pas obsolète le rôle des pouvoirs publics garants de l’intérêt général et de la fixation des règles du jeu. Les collaborations publique/privée et les équilibres à trouver entre l’implication des experts et la participation du public, le rôle des responsables publics et l’engagement de la société civile constituent les enjeux d’une nouvelle configuration des politiques et des pratiques patrimoniales. La diversification des rôles et des modes d’intervention est évidemment reliée  à l’économie du patrimoine.

Approfondir le débat  sur une économie diversifiée du patrimoine 

Longtemps considéré comme une charge improductive le patrimoine est perçu depuis des décennies comme une source de bénéfices provenant du tourisme et d’un ensemble d’industries culturelles. Les études sur les effets directs et indirects de l’investissement dans le patrimoine et ses effets multiplicateurs sont nombreuses. Cependant on gagnerait à affiner la réflexion car ne peut avoir une vision unique et appliquer de  mêmes recettes à des situations différentes et complexes comme : la gestion de centres urbains et de l’habitat, la gestion de monuments majeurs très fréquentés ou au contraire insuffisamment fréquentés, des activités très diversifiées entrant au sens de Faro dans la famille large du patrimoine telles par exemple que les métiers d’art, les arts de la table, la gastronomie, la mode,  ou encore les arts et traditions populaires ou le carnaval.

En raison de leur nature et significations certains types de patrimoine suppose des contraintes de protection, de respect d’authenticité  et une part importante de financements publics alors que d’autres éléments peuvent vivre avec des contraintes de protection moindres ou même sans protection légale et à partir de financements largement privés et de soutiens bénévoles. Il y a partout un rôle pour les communautés patrimoniales, étant entendu que dans certains cas ce rôle est d’autant plus déterminant qu’il y a une absence de soutien des budgets publics faute de moyens. Les solutions et les partenariats  sont en fait à bâtir au cas par cas. Le suivi de Faro implique un échange international précieux d’expériences (« benchmarking ») qui peut aider à identifier et mieux comprendre la stratégie des financements croisés et des montages instructifs transposables de partenariat .

L’usage durable du potentiel patrimonial des territoires

D’aucuns pourraient mettre l’accent principal sur les perspectives de la croissance d’un tourisme culturel se chiffrant en centaine de millions de nouveaux visiteurs potentiels provenant de pays émergents, tant les patrimoines et les paysages de l’Europe gardent de l’attractivité. Il n’y a pas lieu ici d’épiloguer sur un choix de développement qui ferait de certaines parties de l’Europe un vaste parc d’attraction après délocalisation de presque toutes les autres activités de production…

C’est une vision autrement ambitieuse que sous-tend la Convention en insérant le patrimoine dans des perspectives aussi étendues que possible de l’aménagement du territoire et du développement endogène. A l’évidence il faut ici rapprocher Faro et la Convention européenne du paysage (Florence 2000) qui toutes deux  s’inscrivent dans une perspective de régénération territoriale impliquant non seulement les activités touristiques et leur effets directs, indirects et induits mais une véritable  diversification des activités économiques puisant dans « l’intelligence territoriale », les savoirs et savoir faire des régions et les villes  et appelle l’expérience de tout autre modèle alternatif de développement durable et d’économie solidaire favorisant l’emploi.

C’est l’intérêt des articles 8 à 10 de la Convention de souligner des principes d’usage durable des ressources tels que l’importance de l’entretien, le respect des valeurs patrimoniales dans le cas d’adaptation et de reconversion de biens, l’insertion des besoins spécifiques de la conservation dans les réglementations techniques de portée générale, la promotion de l’utilisation des matériaux et techniques anciennes et l’exploration de leur apport dans la production contemporaine, enfin le maintien d’un haut niveau de qualification par les procédures de qualification et d’accréditations des personnes ou des entreprises.

L’article 13 souligne le rôle majeur de la formation et de la transmission du savoir faire qui sont une condition « sine qua non » de l’avenir patrimonial. La coopération européenne en ce domaine reste un besoin à satisfaire en ligne d’ailleurs avec les  travaux initiés à Venise dès les années 70 par le Conseil de l’Europe avec son centre expérimental de formation d’artisans et les réseaux initiés à ce moment.  La promotion de l’image des métiers et de leur utilité économique et sociale reste, dans tous les cas de figure, un impératif du développement local.

Mettant à travers plusieurs articles l’accent sur le renforcement de l’accès au patrimoine comme un objectif central, Faro aborde également les enjeux de l’utilisation des techniques numériques (article 14) aussi bien sous l’angle de la qualité des contenus,  de la diversité linguistique, de la prévention du trafic illicite des biens culturels que du libre accès à l’information. Ces matières appellent un travail sur l’éthique et la déontologie qui aurait sa place dans un suivi effectif de la Convention.

Un tel suivi reste à mettre en place pour favoriser la réalisation sur le terrain de la dynamique créée par le texte innovant du Conseil de l’Europe. Il appartient juridiquement aux Etats signataires d’en préciser les formes sous les auspices du Conseil de l’Europe.  Cependant il n’est pas douteux que les régions et les villes tout comme la société civile auront un rôle pratique à jouer, quand on garde en mémoire par exemple les expériences spontanément engagées à Marseille et à Venise autour du « message de Faro ».  Des chantiers thématiques pourraient être ainsi lancés et poursuivis à travers des réseaux de partenaires européens voulant s’y investir. Sans aucune exhaustivité viennent notamment à l’esprit : l’étude comparée d’activités de développement local fondées sur l’usage durable  de ressources patrimoniales ; l’expérience vécue de nouveaux publics ( Cf « Hôtel du nord ») ; la vitalité des métiers d’art et du patrimoine dans la compétitivité des territoires ; la qualité de contenu des produits numériques utilisant le support du patrimoine ; l’évolution des profils professionnels et la relation expert/public. Mais bien d’autres entrées seraient à prendre en compte au fil de l’évolution même de l’idée du patrimoine ressortant de Faro.

Pour conclure, Venise avait accueilli en 1964 la rédaction du texte fondamental qu’est la Charte ICOMOS sur la conservation architecturale. Avec la signature de la Convention de Faro et le présent colloque, l’Italie contribue activement à un renouveau du débat sur le rôle du patrimoine dans une société en changement qui cherche des repères et des raisons d’espérer. Si la notion de patrimoine n’existait pas de longue date il faudrait aujourd’hui l’inventer, tant elle est importante pour la compréhension et l’acceptation de la diversité de nos sociétés, pour l’engagement de projets créatifs et des réseaux sociaux qu’ils engendrent, et enfin pour mettre en pratique des initiatives concrètes de développement « soutenable » au bénéfice du plus grand nombre dans une Europe plus optimiste et plus humaine.

Daniel Therond, Venise, mars 2013.

 

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