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Récit du Séjour Côté Nord d’Hôtel du Nord

Publié par le 7 novembre 2009

Avant de partir :

Cela fait déjà deux ans que j’ai lu ces mots :

« Disons, pour être plus précis, que certaines villes supportent d’être parcourues suivant un chemin balisé, qu’il y a des quartiers à voir, ce qui signifie que, pour d’autres, ce n’est pas la peine. Au fond, l’itinéraire est l’aveu qu’il y a du déchet. Alors, soyons objectifs; si quelqu’un vous demande que voir à Marseille, la réponse à apporter est simple: tout. »

Par Patrick Cauvin, publié le 01/11/2004, l’Express

Séjour chez les hôtes

Tout d’abord, à noter que je suis un « habitué » des séjours en chambre d’hôte. Dans des contrées plus au nord (Savoie, Alpes de Haute Provence etc.) depuis la fin des années 90. J’ai de plus en plus apprécié ce mode de séjour. Presque toutes mes expériences furent positives. Quelquefois même, s’installait une sorte d’« amitié »/connaissance autour de discussions avec mes hôtes, de la politique, de la situation des populations « étrangères », des rapports entre ces gens qui se sont installés là dans la campagne et les « indigènes »…

Donc tout cela pour dire que je savais que ce genre de séjour peut être, pour moi, une chose « intéressante », car je cherche le contact avec les hôtes.

Dès ma « découverte de Marseille » en 2007 (en fait là, ce fut seulement un séjour de deux nuits et un jour…ça a suffi pour allumer le feu), j’ai cherché une « chambre d’hôte » – on pouvait en trouver, mais il fallait réserver des mois en avance. Depuis j’ai fait plusieurs voyages à Marseille et à chaque fois, je regardais s’il y avait quelque chose de nouveau. Et, enfin, enfin, je découvrais « Hôtel du Nord » – qui était déjà dans mon « radar », je crois, il y a deux ans !

D’après les infos d’internet, j’avais l’impression, bien que ce soit ciblé sur 2013, qu’ils étaient en train de s’organiser. Mais dès le début, ce qui m’intéressait – et je voulais en savoir plus -c’était l’idée de donner aux visiteurs, en plus d’une chambre, un« insight ». Je n’avais pas encore bien compris ce que c’était vraiment et ce fut seulement durant mon séjour que j’ai vu ce que c’était. A vrai dire, une drôle de curiosité me poussait. J’allais ainsi de temps en temps visiter le site et je fus heureux quand je lus l’annonce du « séjour Côté nord ». C’est comme ça que je suis arrivé là.

Mais revenons aux hôtes et à leurs rôles. L’intégration à la vie des hôtes a été plus intensive que celle que j’ai connue ailleurs ; je m’y attendais un peu, vu le programme.

Les repas qu’on prenait ensemble m’ont donné la possibilité d’avoir un « plus » par rapport au « programme officiel. À part le petit déjeuner prévu par le programme, ils m’invitaient à prendre l’apero et en plus à partager leur copieux dîner sur la terrasse perchant sur la rade. C’était l’heure de parler sur les aspects plus locaux, en l’occurrence, de Mourepiane, de sa situation, de l’histoire du dernier siècle, de l’industrie (pétrolière par exemple), de la conversion de la zone de port en zone d’activité, enfermée derrière les grillages, ce qui empêche donc l’accès à la mer.

Je reviendrai, aussi, sur ce que j’appellerai l’ « ancrage » chez les hôtes, après avoir discuté de quelques thèmes et problèmes qui ont été particulièrement présents pour moi dans le séjour –j’ai appris beaucoup de choses, j’étais impressionné, parfois irrité, j’ai beaucoup réfléchi, etc. etc.

Libre accès

(C) des photos: Dr.Jochen Eckert, Wiesbaden

« Libre accès» est un thème qui est apparu, sous différents aspects, aussi bien du côté hôtes que du côté programme organisé/ballades. Mon arrivée chez mes hôtes coïncida avec l’heure de l’apéro que l’on a pris sur la terrasse (comme je m’y attendais!) et le « problème » s’imposa là, en pleine face, devant mes yeux : le port ou ce qui est devenu le port, une zone industrielle, derrière des grillages ; là j’ai compris ce que voulaient dire certains intitulés du programme qui parlaient d’autorisation d’accès au port. Grâce aux descriptions très vives de Max, mon hôte, je pouvais m’imaginer la situation d’avant l’agrandissement du port dans les années 50. Pour une première heure, c’était déjà une entrée dans la question, sans la comprendre totalement bien sûr, mais il y aurait d’autres jours et d’autres occasions « ballade sur mer » par exemple pour en discuter et en savoir plus.

Ce thème fut aussi très présent durant la ballade « Plan d’Aou », à l‘œil nu (voir photo) ou dans les récits (« le mur ») et même dans l’action, en traversant plusieurs de ces barrières pendant la marche…

Pour moi, c’est vraiment curieux de pouvoir intégrer un thème/motif dans ses différents aspects, visibilité, action et récit/témoignage. J’ai l’impression que cela donne aux questions une très grande intensité, car ce n’est pas seulement « la raison pure » qui est impliquée, mais aussi le côté émotionnel.

Urbanisme

(C) des photos: Dr.Jochen Eckert, Wiesbaden

Ce que j’appellerai un« urbanisme cru » s’est imposé à moi, à mes yeux, sous divers aspects et à différents moments, dans les ballades organisées, à la soirée à la Cité des Arts de la Rue… : tout ce « bric à brac » de sites de production, actuels et anciens, de friches (le fameux « terril » près des Aygalades), de terrains de stockage de containeurs, de centre commercial comme le « grand littoral », avec en-dessous un autre désert de friche, des étangs vides à côté…

(C) des photos: Dr.Jochen Eckert, Wiesbaden

En fait, c’est surtout lors de la seconde partie de la ballade « plan d’Aou », que cela s’est imposé – après bien des impressions que j’avais déjà eues à St. André et aux Aygalades – comme des bizarreries que je n’aurais jamais imaginées dans mes cauchemars.

L’impression était la suivante : j’ai besoin d’un terrain pour le stockage de containeurs, un centre commercial, une usine, une autoroute ? Je prends les pentes des anciennes carrières d’argile. Et c’est ainsi qu’on instaure la séparation entre les habitations « d’en haut » et celles des anciens villages. Ce qui donne naissance à une zone cauchemaresque, tarkovskienne…pas de lien, difficile de se comprendre (différent de Stuttgart, de Lyon), des mondes à différents niveaux : mer, colline, au milieu ( pentes où il y a le plus grand bric à brac)

« Le social »

(C) des photos: Dr.Jochen Eckert, Wiesbaden

J’ai toujours essayé de mettre ce que je découvrais dans les ballades (St. André et Plan d’Aou), en relation avec la situation en Allemagne que je connais un peu.

J’avais l’impression d’une très grande séparation entre les immigrants du Maghreb et « les autres »). En centre ville, « le voile » est très, très peu présent pour mes yeux allemands – sauf dans les quartiers arabes où il y a aussi une séparation …Le mot ségrégation m’est venu à la tête.

Revenons au séjour lui-même : c’est bien la ballade « Plan d’Aou » qui m’a fait voir cette réalité, c’est devenu très concret grâce aux récits sur la démolition des habitations, leur remplacement, l’édification de murs (en Allemagne, on n’aime pas du tout les murs et les barbelés, trop d’images très tristes du dernier siècle dans la tête), les portes, les fenêtres cassées volontairement par quelques « mercenaires » de la spéculation. Grâce aussi aux discussions que tout cela suscitait. Je m’en souviens d’une en particulier entre un participant de la ballade et la guide qui mettait en évidence la difficulté de se comprendre et de comprendre certaines choses, les portes fermées, les hurlements le soir…Et puis, en plus de tout cela, grâce à un très beau cadeau que l’on a reçu sur cette ballade : des plans guides, fabriqués par des enfants de l’école, qui proposent un parcours et des actions : ce qu’il y a à voir, à faire, ce que c‘est pour un enfant de passer ses jours sur cette plaine perchée.

Et bien sûr à presque tous les pas, il y a le soleil et la mer…très précieux, j’apprécie beaucoup ! 
Intégration des Réalités

Pour résumer, pour décrire un peu ce qui s’est produit dans « ma tête » pendant le séjour et les semaines après et qui est bien sûr encore en processus, j’utiliserais l’expression d’ « intégration des réalités ». Comment intégrer ces réalités dispersées, contrastées, côte à côte que l’on a vues, vécues en une identité qui serait celle des quartiers nord ?

(C) des photos: Dr.Jochen Eckert, Wiesbaden

On pourrait faire comme une stratigraphie de ces diverses réalités spatiales (horizontal, vertical) et temporelles.

De plus, cette pluralité de réalités s’adresse autant à l’intellect qu’aux émotions. Par exemple, au cours de la ballade des Aygalades, sur le terril particulièrement, j’avais l’impression d’être dans un film de Tarkovski (Soleris, Stalker), avec à la fois une idée et un sentiment d’isolement, d’étrangeté et de déstructuration. Je n’avais jamais vécu ça de cette manière

En fait, ce processus d’intégration pourrait à voir avec un processus de « Aufklärung ».

Les hôtes comme ancrage

Après le récit de toutes ces expériences qui me sont chères, je voudrais revenir aux hôtes et à leur rôle dans ce processus. Si j’y réfléchis, ils assurent comme un ancrage des choses vécues lors du programme officiel. Je pouvais ainsi raconter, discuter, montrer des photos le soir ; on proposait ensemble des titres pour les photos, « la savanne », la »mer en prison », qui exprimaient les opinions et les attitudes de chacun– et bien sûr, celles de mes hôtes n’étaient pas toujours les miennes.

On a vu, visité des choses qu’ils ne connaissaient pas ou pas bien. Mon récit, notre discussion nous donnaient une autre perspective, modifiaient nos opinions respectives. C’est bien aussi d’inverser le sens des flux d’informations et opinions des visiteurs aux hôtes.

The future ?

Je ne sais pas encore. Le processus est en train d’évoluer. Je raconte, je montre mes photos. Les réactions sont bien intéressantes. J’en ai montré certaines de la « désindustrialisation », de paysages « vides » à un ami de l’Allemagne de l’Est : la réaction était attendue, mais tout de même intéressante.

J’ai un peu l’impression que c’était « le » début. Quel début ? Est-ce qu’il y a une « transformation » ? On va voir.

Ce texte s’inscrit dans le cadre du travail de Michèle Jolé professeur en sociologie urbaine et plus particulièrement sa publication de janvier 2012 : Hôtel du (des quartiers) Nord ? La construction singulière d’un bien commun urbain in Metropolitiques.

(C) des photos: Dr.Jochen Eckert, Wiesbaden

Séjour du 15 au 18 Sept. 2011 (+ 2 jours en privé chez les hôtes)

Dr. Jochen Eckert

 

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