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Jean Cristofol : Le Nord

Publié par le 19 décembre 2012

La question s’est posée d’accueillir dans Hôtel du Nord, des hôtes qui voudraient nous rejoindre et dont les habitats se trouvent dans d’autres arrondissements de Marseille, mais aussi dans des villes de l’étang de Berre et de la zone de Fos. Cela nous oblige à réfléchir aux limites géographiques dans lesquelles s’inscrit Hôtel du Nord. Cela nous oblige aussi à réfléchir au développement nécessaire de nos activités pour atteindre un équilibre minimum qui autorise la survie économique de notre coopérative – et, espérons-le, son développement autonome.

Évidemment, les deux aspects sont liés, mais ils doivent aussi répondre à une véritable nécessité et à une cohérence qui leur donne un sens. Hôtel du Nord est ancré dans la réalité des quartiers nord de Marseille. Il est le produit d’une histoire propre qui s’est longuement inscrite dans les quinzième et seizième arrondissements. Cela fait deux territoires qui ne se recouvrent que partiellement et qu’il faut bien distinguer : le territoire qui a accueilli la naissance d’une expérience et qui se définit aussi dans ses limites institutionnelles, et le territoire qui porte l’esprit et la raison de cette expérience et qui, lui, ne s’arrête pas aux découpages administratifs. Ce sont ces deux territoires qu’Hôtel du Nord porte dans son nom, et dont il doit savoir réinventer les relations à la fois imaginaires et géographiques.

Ce qui porte les coopérateurs d’Hôtel du Nord, c’est une certaine façon de s’emparer de la réalité des lieux et des tensions qui les travaillent pour en nourrir des projets entrelacés où s’articulent des valeurs communes : la rencontre, l’accueil et l’hospitalité, la volonté de valoriser des territoires au delà des clichés qui les accablent, l’idée que l’histoire ne vit que dans la création présente, la conviction que l’économie peut se réinventer dans la relation à la culture. Et ce qui caractérise ces lieux et leurs tensions, c’est le processus économique et politique qui a noué le destin de Marseille en divisant profondément la ville, en opposant le nord et le sud, en niant la richesse de son patrimoine populaire, en créant des zones de ségrégation sociale, en faisant de l’oubli et du mépris une arme de destruction morale qui préside à la reproduction de formes du pouvoir morbides, incapables de penser l’avenir. Evidemment, Hôtel du Nord ne constitue certainement pas à lui seul une réponse à ce processus, mais il y trouve sa toile de fond et il puise dans la nécessité de lui résister sa première énergie.

Ainsi, ce qu’on appelle les quartiers nord ne correspond pas seulement à un périmètre, ni à un territoire d’appartenance, mais à un certain point de vue. Ce point de vue est à la fois celui à partir duquel ils sont regardés et celui qu’ils nous proposent comme lieu d’un regard sur le monde. D’une certaine façon, Hôtel du Nord se propose de travailler ces points de vue et la façon dont ils se croisent.

Ce serait d’ailleurs une idée curieusement simplificatrice de penser que les quartiers nord sont un territoire. Ils recouvrent une incroyable richesse de territoires différents. Et cette diversité de territoires, de populations, d’histoires et de traditions, de langues aussi, se reconnaît dans un espace certainement bien concret, mais toujours redessiné, toujours réinventé. Il y a, vers Corbières, une structure portuaire d’accueil des bateaux de plaisance qui s’affirme comme un port de Marseille Ouest. C’est évidemment une façon locale d’éviter de se situer au nord, c’est une façon de pratiquer une géographie de la dénégation. Nous devons pratiquer une géographie de la revendication.

Que des initiatives se manifestent du côté des treizième et quatorzième arrondissements, cela me semble absolument naturel. Dans la logique des points de vue croisés, je ne vois pas vraiment ce qui les distingue de nos quartiers, même si l’éloignement de la mer les rend cinématographiquement moins photogéniques. Les villes de l’étang de Berre nous posent une question bien plus intéressante. Elles nous parlent en raccourci de l’histoire de nos quartiers, entre l’extension du tissus urbain et le déplacement des activités industrielles vers des espaces plus larges, plus ouverts, plus facilement articulés sur la façade maritime – le nord. Ils nous parlent aussi de l’apport des populations immigrées, du croisement entre héritages agricoles et entreprises mangeuses de terrains, entre les villages et les cités, les villes nouvelles et les formes recommencées de la crise sociale. Elles sont différentes de nous et elles sont nous à la fois, nos prolongements, nos extensions, nos modestes et pauvres Amériques. Elles sont notre nord et elles participent de notre nord. Nous partageons la même histoire et le même présent, parce que nos territoires respectifs se sont constitués dans la même logique. C’est pourquoi il me semble nécessaire que s’y continue et s’y déploie l’activité d’Hôtel du Nord.

Jean Cristofol, sociétaire Hôtel du Nord, novembre 2012.

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