Ce texte s’inscrit dans le cadre du travail de Michèle Jolé professeur en sociologie urbaine et plus particulièrement sa publication de janvier 2012 : Hôtel du (des quartiers) Nord ? La construction singulière d’un bien commun urbain in Metropolitiques.
Marseille, le 18 septembre 2011
Et puis un soir, le téléphone sonne : « Rejoignez Christiane à 20h à la Cité des Arts de la Rue ».
Samedi soir, 19h30, métro Bougainville. Bougainville, je connais. Je monte à bord du bus numéro 30. Je demande au conducteur où se trouve cette Cité des Arts de la Rue. « Nous y serons dans un petit quart d’heure. Il faut descendre à l’arrêt situé juste avant un pont. C’est écrit en grosses lettres, on la repère facilement. » Ca y est, je sais. Je place petit à petit des noms, des lieux imaginaires dans ma carte mentale des quartiers nord. C’est que les quartiers Nord, tout le monde en parle, les médias, les gens dans la rue, dans le bus. Que l’on soit de Marseille ou non, les quartiers Nord, tout le monde connait. Définition : c’est le Nord, difficilement accessible avec ses réseaux de bus anarchiques, complexes. Une trame urbaine irrégulière. Un village, une cité, une usine. Une géographie chaotique que l’on découvre pour la première fois à travers le plan des lignes de bus. Un espace inconnu, sans trop de repères. Quand on dit « rendez-vous au David », « rendez-vous au Centre Bourse », oui, pas de problème. Je connais. J’ai des repères visuels. L’espace est borné. Christiane, Christiane, où es-tu ? Viens donc m’éclairer un peu je suis perdu. Et il fallait bien une Christiane pour donner un corps et une âme à ce concept des quartiers Nord. Christiane est marseillaise. Femme de caractère et de courage. Femme au grand cœur qui vous ouvre les portes de son quotidien.
Christiane
Christiane, je la rencontre le samedi soir à la Cité des Arts de la Rue, comme convenu. Les présentations se font autour d’un délicieux couscous. Je lui demande pourquoi elle a choisi d’inviter des « touristes » comme moi à dormir chez elle et à visiter sa cité au beau milieu des quartiers Nord. « Pourquoi s’être lancée dans cette aventure ? Il y en a marre que l’on pense toujours que les quartiers Nord ça craint ! J’ai envie de me battre pour faire changer tout ça. Dès que l’on me propose de m’investir dans une cause pareille, je fonce. Il faut changer cette image. Les quartiers Nord, on en parle toujours quand tout va mal. Jamais quand tout va bien. Et il y en a de belles choses. Ce soir nous irons rejoindre mon fils de 18 ans. Il tient un stand de jeu de massacre dans le cadre de la fête organisée par le centre Social St Gabriel, mon centre social. Cette année les enfants y ont travaillé avec des artistes, ils ont construit un radeau qu’ils ont fait flotter sur le Vieux Port ! »
A la Maison Blanche !
Hop, 22 heures. Il faut partir. A la Maison Blanche, allez, on va faire la fête ! Et nous partons pour la Maison Blanche qui est en fait une cité située tout près de l’usine Haribo. Vous savez, cette usine que l’on voit depuis l’autoroute Nord, pour tous ceux qui ne connaissent les quartiers Nord qu’à travers l’autoroute qui les traverse : l’autoroute Nord. Décidément, encore ce « Nord ». Alors dans le Nord, il y a la Maison Blanche, un nom de plus. C’est là que se tient la fête dont m’avait parlé Christiane. Nous arrivons au lieu dit. J’entends au loin une voix qui résonne. Je m’approche, sombrant dans l’obscurité et je vois alors, sur les murs sombres d’une tour, un film. Je m’assois à côté de Christiane. Et je regarde. J’écoute. Je vois alors Christiane qui apparait à l’écran. Elle y fait part de son expérience du quotidien dans une cité du nord de Marseille. Les murs, l’espace se chargent peu à peu d’une âme. Celle de Christiane, celle d’autres personnes qui, comme elle, ont été suivies et filmées par un collectif d’artistes, le collectif Tremplin. Travail remarquable. Prises de vues simples, sobres, magnifiées par l’humanité des personnages qu’il nous est donné de voir. Tout cela dans une atmosphère familiale. Chacun se reconnait. Les enfants rient, tout le monde rit. Un récit dur. Tout le monde se tait, écoute une parole qui se libère. Un peu comme les poètes, ces figures du quartier expriment un peu ce que tout le monde ressent, avec des mots qui sont les leurs. Avec un langage compris par tous. Soudain le regard se pose. Une réflexion, une pensée :
« Quand je marche, je vois mon ombre et mes pas raisonnent. Quand je marche, je croise l’autre, l’autre que je ne connais pas. Quand je marche, je croise le regard de l’autre. Quand je marche, il m’arrive de penser à l’autre que je ne connais pas, à qui je dis bonjour. Quand je marche, je rêve à une autre vie. A une vie de bohème et de liberté. Quand je marche, je rêve d’une grande famille communautaire, où tout le monde partagerait le même pain autour d’un feu de bois avec des guitares et des chants. Quand je marche, je rêve de dormir à la belle étoile, de sentir le souffle du vent sur mes joues, de me réchauffer dans les bras de l’autre. Je traverse ma cité. C’est plutôt calme, les enfants sont à l’école. C’est chez moi, mon territoire. C’est là où j’existe dans le monde. »
L’écran s’éteint. Un moment de silence. Puis une musique retentit, une musique au rythme entraînant. Les enfants explosent dans un cri de joie. C’est la fameuse surprise qui était annoncée. Et cette salle de cinéma improvisée en pleine rue se transforme soudain en une piste de danse joyeuse. Tout le monde danse, femmes, enfants. Christiane s’est mise aussi à danser. On ne l’arrête plus avec ses collègues du centre social.
Il se fait tard
Minuit. Le ciel est devenu noir. Il se fait tard. C’est l’heure du coucher. Arrivé à la cité, Nathalie, une amie de Christiane souhaite me montrer le Snef. Le Snef est une sorte de monstre nocturne, qui s’éveille la nuit, au pied de la cité de la Visitation. « Des fois il semble rugir, avec des flammes qui sortent de partout. Il y a comme une impression de fin du monde. » Alors, intrigué, je suis Nathalie et nous partons voir le Snef. Sur le chemin nous discutons. Elle me raconte comment elle a connu Christiane. Christiane, animatrice au centre social de St Gabriel, s’occupait des enfants de Nathalie. C’est comme ça qu’elles ont fait connaissance. Elles sont devenues avec le temps d’inséparables amies. Et puis on parle aussi du quartier. Je suis étonné de voir à quel point les espaces publics sont entretenus. Je connaissais les cités de la Busserine, Picon, Font-Vert. En faisant la comparaison entre ces cités, j’ai de suite trouvé que la Visitation était une cité plutôt bien conçue pour une cité des années 60. Faible densité, des tours de 4 étages, des espaces verts omniprésents, des aires de jeu, un terrain de foot. Des pieds d’immeuble soignés, avec des espaces conçus pour l’implantation de commerces. Une cité à taille humaine avec son école et son local associatif où se retrouvent les habitants du quartier.
L’heure tourne, il est l’heure d’aller au lit.
La visite
7h30 : Christiane me réveille.. En déjeunant, j’observe la décoration du salon où je me trouve. Des peaux de bêtes au sol, des gris gris, des parures de plume, un capteur de rêves, tout un univers singulier tiré des cultures amérindiennes. « J’adore tout cet univers des indiens, me dit Christiane. Je trouve que ce sont des gens très proches de la nature, très respectueux de leur environnement. Il y a aussi ce lien avec la spiritualité… J’ai commencé ma collection en allant aux Puces. Tiens, ça, ça me plaît. Hop, j’achète. Tout ce qui est dans cette maison a été chiné aux Puces. C’est d’ailleurs là-bas que travaille ma sœur, c’est LA secrétaire des Puces ! Elle commence le travail tôt, vers 9h du matin. Le temps de placer les vendeurs, de décharger la marchandise… c’est un petit monde qui s’active de bonne heure ! C’est une vraie institution ce marché aux puces de Bougainville. Tous les quartiers Nord ne parlent que de ça. Que ce soit à la Busserine ou à la Visitation, tout le monde va aux Puces le dimanche. Autrefois il y avait des vendeurs qui remontaient jusqu’à l’entrée de la cité de la Visitation, c’était quelque chose d’énorme me raconte Christiane. Aux Puces, on trouve de tout. De quoi se nourrir, de quoi se vêtir, de quoi réparer la voiture, de quoi décorer la maison. C’est un formidable lieu de rencontres dans les quartiers Nord. Aux Puces, l’exigüité des lieux, pourtant énormes, apporte mélange, confusion, profusion, dynamisme. Deux lieux terriblement différents, et pourtant, nous sommes toujours dans la même ville.
Tiens, voilà Rose ! Allons, allons ! »
Le petit groupe de visiteurs au complet, nous nous mettons en route et suivons nos deux guides, Christiane et Rose, toutes deux habitantes engagées de cette petite cité perdue en plein site industriel.
- « Venez, dit Christiane, nous allons commencer par le local associatif. Il y a une maquette du monastère de la Visitation, celui qui a donné son nom à la cité. Ah, tiens, la voilà. Ce sont des jeunes de l’école primaire qui l’ont faite cette maquette, avec le directeur de l’école de l’époque. Le monastère a été fondé au 17e siècle puis il a été abandonné dans les années 20 pour cause de pollution, nous sommes ici en plein site industriel et il y a eu des morts à l’époque parmi les religieuses. L’Evêque d’alors a donc fait fermer ce monastère. Après, c’est dans les années 60 que cette cité est sortie de terre, en 1965 plus précisément. Et aujourd’hui c’est le bailleur de la cité qui veut nous le fermer ce local, et c’est quelque chose que nous ne pouvons admettre. Il y a toujours quelqu’un dans cette salle. Rose est toujours là, moi aussi de temps en temps.
- Toujours là, je vis juste au dessus, ajoute Rose. Il y a toujours une permanence et c’est pour ça que les gens viennent tous les jours à toutes les heures. C’est un lieu de convivialité. Il a été créé pour les locataires de la cité, à titre gratuit. C’est la CAF qui l’a financé. Avant c’était une alimentation. La CAF a financé les travaux d’aménagement en local associatif. Mais les murs appartiennent au bailleur. Il y a quelques années nous nous étions greffé à une association qui avait établi son siège dans ces locaux. C’était la condition pour avoir un local. Le bailleur voulait créer un collectif dans le quartier. Puis l’association sur laquelle nous nous sommes greffés a été dissoute et le bailleur considère aujourd’hui que nous, qui sommes restés sur le site, avons perdu nos droits. Pourtant nous avons eu des propositions de financement par le billet du Conseil Général, donc ce n’est pas une question de financements. Quoi qu’il en soit, ils veulent résilier ce bail.
- Mais pour en faire quoi après ?
- Rien, répond Rose. Mais nous nous disons que ce n’est pas possible. Tous les matins je prépare ici des colis alimentaires pour les plus démunis, pour les personnes âgées… ça fait vivre le quartier. Ils veulent la fermer cette salle, qu’ils la ferment, on se mettra devant ! En attendant on continue de se battre pour que cette salle reste ouverte. Et puis pour les jeunes il y a les ordinateurs, l’accès à Internet…. Je suis née dans ce quartier. Les jeunes me connaissent, je suis un peu comme une deuxième mère pour eux. Quand ils font des bêtises, je ne leur cache pas ce que je pense. Ca ne leur fait peut-être pas toujours plaisir, mais c’est Rose qui parle, alors ils se taisent et me respectent. Ils savent qu’il y a de l’amour à travers mes paroles. Cette présence, ce lien, c’est ça aussi qui permet à ce quartier de vivre. Il y a plein de locaux associatifs qui ont fermé leur porte dans cette cité. Tous les locaux ont été murés. Si ce local ferme demain, ils iront où les jeunes ? Elles iront où les personnes âgées, isolées, qui ne peuvent pas sortir de chez elles ? Nous préférons un local associatif ouvert, plutôt que de voir des jeunes dans leur coin, trainer dans des cages d’escalier ou en train de tenir les murs.
- Quels sont les autres services que l’on trouve dans le quartier ?.
- Il y a ce local, l’épicerie et l’école. Et c’est tout, répond Christiane.
Et ça se dégrade maintenant, dit Rose. On est parti en vacances, on est revenu, ils ont dégradé le club de foot.
- C’est ça qui a été muré ?
- Il s’ennuient, et quand ils s’ennuient, ça se dégrade rajoute Rose. Ici, dans le local, les jeunes viennent. Ils font des bêtises, on les recadre.
Ils veulent nous chasser d’ici. A l’époque de Tout Horizon, je me rappelle, on s’était battu pour qu’ils ne ferment pas l’école. On est entouré d’usines ici. Ils voulaient nous raser pour construire des usines ! Christiane nous redirige vers la sortie. Venez, nous allons voir l’épicier. Tiens là, en face, on a demandé à ce que le bailleur nous aménage un espace pour y déposer les encombrants. Et là, au fond, voilà l’alimentation. Ici on boit le café, il y a le journal, il y a le pain… c’est un lieu de vie. Il y a le flipper, les jeunes viennent ici voir les matchs de foot… et il y a toujours le petit oiseau devant et des fois on y rencontre un petit chat noir…ah oui et si vous aviez su pour les arbres… Lorsque nous avons demandé au bailleur d’élaguer les arbres… Rose était folle !
- Ils nous ont arraché deux arbres ! C’est déjà rare d’avoir de la verdure dans une cité…
- Eh oui c’est ça qui m’a le plus surpris rajoute Michèle. C’est cette verdure !
- Moi aussi, dis-je. Dans d’autres cités, personne ne sait à qui appartiennent véritablement les espaces publics. Du coup on a comme d’immenses No man’s land, de vastes étendues sauvages, presque des paysages lunaires, en plein cœur des cités… Ici a contrario, les espaces publics sont assez bien entretenus.
- Continuons notre marche, là les jeunes ont fait une ouverture dans le grillage, un raccourci pour pouvoir attraper la ligne de bus. Autrement les gens sont obligés de faire tout le tour de la cité pour pouvoir prendre le bus
- Mais c’est le bon sens !
- Oui, que voulez-vous ! Mais tenez, regardez, là, juste à côté c’est le stade de foot, commente Christiane. Ca aussi c’est un grand lieu de vie pour les jeunes. Ils jouent beaucoup ici. Des fois, il n’y a pas assez de place sur les bancs pour voir les jeunes jouer. Alors certains descendent leurs propres chaises. Ah, je vais vous montrer la belle peinture qui a été faite par les jeunes, ça devrait vous plaire…Hey le pigeon ! Nous avons manqué de nous faire asperger de bouts de pain rassis… ils donnent à manger aux pigeons !
- Mais sinon, c’est toujours calme ici ?
Oui, le dimanche en particulier ! Et là, il y avait une association qui a été murée. Il y avait du matériel de sport, des babyfoots…. Voilà comment on règle les problèmes ici : on mure ! On est abandonné des logeurs !
- Ils entretiennent les passages j’imagine ?
Oui, enfin… ils ont un peu refait oui. Et là on arrive à l’entrée de la cité… avant il y avait des vendeurs du marché aux Puces qui venaient jusque là ! On est à 10 bonnes minutes à pied des Puces. Alors la police maintenant elle vient, elle les chasse, puis ils reviennent et elle les chasse à nouveau… C’est toujours comme ça !
Yves-Léonardo Marchon
Sources : Collectif Tout Horizon. Le Collectif Tout Horizon est la toute première structure associative à s’être installée dans ce local associatif de la Visitation. Lien complet.

Aquarelle de la SNEF par Yves-Léonardo Marchon
Jochen Eckert, l’autre visiteur, parle à un moment d’un sentiment d’isolement, d’étrangeté et de déstructuration. C’était un peu ce que je voulais rendre avec mon aquarelle. Je n’ai vraiment vécu cette expérience que de nuit, et la nuit, notre vision des choses est souvent fragmentaire. Une rue mal éclairée, hop, on bascule d’un univers à un autre, d’une trame urbaine à une autre, sans que l’on perçoive véritablement le lien entre chacune de ces parties. Finalement, c’est la dimension humaine qui, je pense, permet de créer un lien dans ce « chaos urbain ». Ce sont les récits de vie qui font ce lien. Christiane va à la Cité des Arts de la Rue pour récupérer Yves. Ensuite elle l’amène à la Maison Blanche. Puis, direction la Visitation pour voir la SNEF, après avoir traversée une friche industrielle anciennement occupée par les roms et ravagée par un incendie…









