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Récit d’hospitalité – ALF

Publié par le 2 mars 2015

Mauvais rêve

Oui, ce paysage là, l’inconnu, l’être-ange, ce paysage là, ce contexte dans lequel je marche en ce moment avec un peu de peur, me laisse une impression de rien. Je devrais faire partie de ce contexte, en être un élément actif, marchant, intégrant et pourtant je ne peux rien nommer. Ce paysage est déshabité par ses dieux et ses déesses, ce paysage me désincarne avec lui. Je deviens en lui cette gravure de vente, de mode, de tourisme, de table rase prospective reconnue. Je ne suis plus et l’image désirante, de maîtrise, prime.
Reste le lieu commun au lieu du paysage là.
Nous pouvons souvent nous surprendre en flagrant délire de :  » Oh que c’est beau ! » et le lendemain croiser la photo glacée de ce lieu, cet objet, cette situation dans un catalogue de voyages, d’armes et cycles ou de films. Terrible déconvenue, frustration refoulée aussitôt.

mais où est passée la divinité de ce paysage là ?

Bonne question pour sortir du mauvais rêve. Mon imaginaire ( comme le votre ) bloqué à niveau zéro, au plan de la tabula rasa moderniste a besoin de cette question pour redémarrer sinon je suis aphone, je ne puis nommer, raconter, partager avec les autres ce paysage là. Le récit commun, le roman national, l’imaginaire partagé  n’est plus désiré ou désirant. Il ne me séduit plus car je n’ai pas su trouver les mots.
Pourtant, diviniser est précisément une trés ancienne opération humaine qui permet de mettre un mot sur une sensation, un paysage, un inconnu, un être ange. Puis ce mot prend forme et devient le nom de cette forme Ou plutôt, face à l’un connu, c’est inventer un mot qui ouvre l’imaginaire à une autre chaine de sens et enrichie le contexte. Bien-sur le religieux a rapté cette opération et l’a dérivé vers un ailleurs, berceau des idéologies, mais ça on le sait et on remercie bien celles et ceux qui nous ont fait sortir de ce tout religieux hérité. Donc, maintenant libre de les récupérer dans les poubelles de l’histoire, je réinvente tous les petits dieux, toutes les fées vertes abandonnées et cela me permet de raconter le paysage là, patrimoine naturel et culturel. Mais la rencontre avec une divinité du paysage ne va pas de soi. Il faut d’abord avoir idée de la chercher là et pour se faire :

être là soi même.

Les humains, peu enclins à l’explicite, ont inventé la danse, ont frappé avec les pieds sur la terre pour en réveiller, en faire sortir … les divinités, précisément. C’est cela marcher. Et c’est cela marcher avec d’autres, faire société (être citoyen reviendrai donc à frapper le sol en cadence pour sortir de la cécité et accueillir ce qui va arriver ).
Quittons ce discours général pour voir ce que ça me fait en vrai. Je suis là, je tape le sol en marchant et je suis prête pour hostire. Et voilà que ça arrive justement là, une personne sort de terre et nous commençons à parler, elle va dire le mot juste et je l’entend et ça me donne du bonheur, c’est la rencontre et l’échange, tout simplement.

Récit d’hospitalité

Quittons ce tout va bien et voyons si je peux vous retransmettre ce qu’a dit la personne rencontrée au présent ou sortie du passé. Justement là, ça se complique car je commence alors un processus collectif de patrimonialisation. Le mauvais rêve recommence : ce mot n’a plus de sens, le patrimoine est devenu affaire d’image glacée et commerciale et caetera et idem pour la mémoire et l’histoire. L’imaginaire retourne à niveau zéro, oui, mais maintenant je sais passer ce mauvais pas. Nous avons tout, besoin de rien :  avec ces mots  le patrimoine est désigné comme une ressource partageable et conflictuelle, elle revient donc à celles et ceux qui la font vivre. Je marche là, je dors là et les ancêtres me visite et j’en fait le récit et j’appelle cela des récits d’hospitalité. Ce n’est pas un nouveau genre littéraire mais un moteur de recherche collectif. Neuf récits qui m’obligent sous ce titre à écrire l’Histoire là. Je suis conservateur du patrimoine et je m’oblige à incorporer l’histoire, à patrimonialiser comme les autres, à vivre en contexte, en citoyenneté.

celle-qui-marche

Maintenant je m’amuse à écrire un récit dans lequel je dis je et
La femme qui raconte habite les hautes collines marseillaises.
La femme qui raconte part un matin du delta du Rhône et traverse l’Eurasie.
La femme qui raconte surgie de la mémoire orale. Elle ne lit pas, elle n’écrit pas.
Devenue Celle-qui-marche, elle rencontre les divinités des paysages traversés et raconte ces moments étranges.
Elle raconte pour nous et 2764 années nous séparent de son départ.
Pour ce récit, dans la vraie vie, j’ai croisé d’abord Brigitte Fontaine et son poème, les charmeurs de pierre. J’y ai puisé sans vergogne de quoi faire exister la petite fée verte et le grand celte jaune.  Il y eut aussi des masses de documentation filtrées grâce à celles et ceux des quartiers nord de Marseille qui m’ont appris, durant quinze années, à passer de l’autre côté de l’évidence et des références absolues. J’ai suivi leurs balises discrètes, leurs mots, jusqu’au désert du Taklamakan.

Christine Breton, 2014

Ce texte est publié avec l’autorisation de l’auteur et du Conseil de l’Europe, commanditaire de ce texte sur les « Récits d’hospitalité » identifié dans le cadre des Application Libre de Faro.

Les Applications libres de Faro (ALF) sont des actions qui ont été mises en œuvre dans le cadre d’initiatives citoyennes et dont la valeur a été reconnue par le Conseil de l’Europe par rapport aux objectifs et aux principes de la Convention de Faro. Ces expériences, souvent portées par des « communautés patrimoniales », illustrent particulièrement bien un ou plusieurs principes de Faro. Elles ont été analysées afin d’en extraire les caractéristiques principales pouvant être « appliquées » dans n’importe quel autre contexte. L’objectif du Conseil de l’Europe, conformément à l’esprit de la Convention de Faro, est de les offrir sous le format « libre ».

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