Coopérative d'habitants pour découvrir Marseille-Provence avec ceux qui y vivent, travaillent et habitent.
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Sixième marche sous l’Etoile.

Publié par le 6 juin 2013

SIXIÈME  MARCHE : « SOUS l’ÉTOILE » (Hôtel du Nord/ Récits d’hospitalité n°4-– C.Breton/G.Caccavale).

Lundi 3 juin 2013.

La matinée commence en gare St Charles, comme tous  ces  lundi depuis janvier. Premières douceurs de l’air .Cet hiver a mangé le printemps : pluie et vent depuis des semaines. On descend à la halte-ferroviaire ,déserte, de St Joseph -le Castellas. Depuis les opérations comptables des années 80 , dites de  restructuration des  transports ferroviaires , les cheminots ne se croisent plus que dans les gares. Je ne m’y fais pas à ces déserts-là .Quand les trains relient les hommes entre eux. D’ailleurs ici la billetterie électronique est hors d’usage et il semble établi que les voyageurs  vers St Charles ne paient pas de billet. Curieux  monde, non ?

On suit un sentier abrupt, en talus, sous la voie ferrée, entre coquelicots et déchets oubliés comme cette épave de voiture où somnole un chat jaune. On repasse, comme une fois précédente,  près de  filets  d’eau cristalline  entre les mousses, au-dessus d’un parking,  derrière la cité gérée par la Phocéenne d’Habitation .C’est  Christine Breton  l’érudite qui  le dit : elle déchiffre pour nous  la ville ,l’histoire, la géologie, les faits religieux, salue par leur nom tel et telle, demande des nouvelles à l’équipe d’entretien …La cuisinière du Centre municipal  du Castellas sort de ses fourneaux , sourire éclatant ,qui nous gratifie d’un « Dieu vous bénisse tous ».On est à deux pas d’un mur de Berlin , une autoroute urbaine  vrombissante, près de ce qu’il reste d’une bastide de la famille Falque :un portail monumental, la maison du gardien ,des allées de platanes .Le « fantôme du château « dira Christine hante les lieux :un mur de clôture en  tôles cède , penche, semble s’effondrer :qu’y a –t-il en sous-sol ? Probablement  une ruralité du 19ème siècle  provençal qui a fait  place aux logements sociaux  avec leurs alignements de paraboles et de linge qui sèche. Marseille des campagnes, en périphérie, remodelée par les barres de HLM .Entre 1962 et 1963, lorsque l’Algérie coloniale devient indépendante, il fallut loger 300 000 habitants venus de rive sud : Maghrébins de la main d’oeuvre  pour des chantiers qui poussent alors  partout, Harkis , Pieds- Noirs… .Soit la population de Toulouse ! Bidonvilles puis logements sociaux transformèrent  le paysage péri urbain  et la société. Tout a été très vite et les traces de ces bouleversements géographiques sont aussi sociaux. Il faut l’intelligence et le sens de ce que sont les êtres humains d’un M.Doumé Santhiago (avec un H souligne-t-il ) musicien et inventeur de micro société en bas de chez lui ,cité des Aygalades. Des rencontres   entre Gitans, Haïtiens , Comoriens, Maghébins.. par le travail  des jardins partagés de l’association du bas des immeubles . Elle se nomme :« ça coule de source », dit la pancarte. Estrade pour concerts, grillades et apéros sous des couverts d’arbres et de tôles. Pieds de tomates , courgettes et salades sagement alignées sur la pente. Un petit monde en recherche. Réinvention d’un village-monde. J’y vois un antidote aux enfermements des « origines », »communautés » et autres mythologies des barrières. Le redire encore : construire des ponts ,non des murs.   Ce Doumé  a  donc fait un stage de formation de jardinier..La Ville lui a promis un emploi d’animateur …il y a trois ans… « ça s’est perdu » me dit –il avec un sourire un  peu triste. La vie est forte et « l’espérance violente «  souffle le poète . « Les légumes ça aide, pour les fins de mois »ajoute-t-il , pudique.

Je me suis alors demandé comment nous voient ces habitants  de leur fenêtres, ces femmes furtives revenant des courses ,celles  qui font bouillir les marmites  et aiment les enfants ? Marches et paroles à travers les histoires du temps, regards bienveillants qui ouvrent des yeux et les chemins des consciences. Travaux pratiques  d’approches sans fards  du réel qui cassent tant de clichés sur les « banlieues ».On peut rêver d’un forum  sans tralala officiel , celui des marcheurs, en fin d’année 2013 .Une capitale à nous : celle des  têtes qui se rencontrent et se  racontent.  Avec ceux qui s’associent et se parlent en marchant. Etonnantes, éphémères et précieuses traversées des apparences ! Rencontre qui mêlerait travailleurs sociaux , habitants…juste pour s’écouter, essayer de parler la même langue. C’est si difficile de passer les frontières.

Assis pas loin des arbres , sur un pré où on a dit qu’il y avait tant de sources  sous-terraines  et autres puits disparus (les Aygalades ,aigo ,aquae… l’eau ).Encore une autre  source : on écoute  assis en cercle une dame venue de Haïti ,c’est Josette, de l’association ATD Quart Monde. Son français chante la Caraïbe et articule comme personne : « le corps professoral »,  en parlant du collège et le précieux travail de l’école publique pour les enfants du quartier. Toujours vif l’espoir des humbles pour leur promotion humaine et sociale par le savoir .Tant et si bien qu’un collégien dira, rapporte Josette, « On participe au projet de la France ».C’est pas beau ça ? A côté de moi, Juliette de l’Ecole de l’architecture et du paysage avec son gros carnet , croque ,note, observe. La marche comme école de l’écoute et de l’observation. On reprend le jardin d’Epicure à Athènes, penser en rompant avec la brutalité du monde.

Je n’oublie pas les commentaires savants dans la petite église des Aygalades , la crypte et sa  grotte en tuff , l’histoire de Marie Madeleine,les ermites des grottes cassianites , le mont Carmel ,la Palestine… les récupérations par la hiérarchie catholique au 13èmesiécle .Tout cela est repris patiemment par Christine à partir de ses déchiffrages des « forgeries » et autre trucages savants  des manuscrits qui troublent par leur récurrences et qu’on trouvera plus en détail dans son livre cité comme titre ce petit papier impressionniste.

J’avais un peu  la tête ailleurs : l’odeur vieillotte de l’église  , la pénombre des  voûtes ,l’histoire des reconstruction et de la symbolique du scapulaire, les traces d’encens et de poussières, les regards de douceur du Père Antoine ,le curé de la paroisse qui nous reçoit ,ancien prêtre ouvrier qui a dû voir passer et soutenir  tant de luttes sociales  dans l’après- guerre des quartiers industriels de Marseille…Il était en conversation avec le jovial  président du CIQ des Aygalades , qui parle haut ,préoccupé par le mauvais état du mur de la grotte des Carmes, en haut du ruisseau Caravel (c’est son nom ) ou ruisseau des Aygalades qui longe l’autoroute Nord, au milieu d’un superbe figuière :celle  des mille figuiers .Tu n’imagines pas bien, cher lecteur, de combien de centaines de kilos de figues  est peuplé ce vallon ! Les pluies interminables de ce printemps ont fait leur œuvre …Près  des  cascades  bondissant sur plusieurs niveaux ,un animateur de l’ADDAP 13 (actions de prévention de la délinquance  par le  Conseil Général ) raconte le labeur d’une équipe de jeunes qui a construit avec  force pioches ,pics ,madriers, scies et sueurs un sentier de visite qui croise des aménagements  hydrauliques, escaliers et autres murs  anciens ..Encore les enchevêtrements de l’histoire longue de cette ville-monde : traces des aménagements industriels pour les moulins et savonneries ,chemins des ermites vers les laures et autres refuges qui tournent le dos au monde, eaux  ruisselantes dans les tufs de 1,6 millions d’années du ravin de la Viste,  à travers les lacis de plastiques et autres rejets urbains, vrombissements des moteurs sur l’autoroute A51…  Et  cette porte Nord de Marseille invisible et  qu’on touche presque du doigt à travers les récits des hérétiques et autres rebelles, ce morceau de terre sainte comme le nomme Christine .A partir de son enquête sur un oratoire sur la route d’Aix aux Aygalades, perdu  et retrouvé dans une bibliothèque. Ce petit  livre là  se lit comme toutes ces interprétations qui éveillent nos sens et nos esprits le temps de ces marches .Ou encore de la modification qui s’opère en nous lorsqu’on marche à travers les terres et le temps.

Essayez !

Gérard Perrier, à  Puyloubier 5 juin 2013.

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