Coopérative d'habitants pour découvrir Marseille-Provence avec ceux qui y vivent, travaillent et habitent.

Sophie Urbani

Base

Nom / Pseudo

Sophie Urbani

Région

Marseille

Site web

sophieurbani.net

Présentation générale

Quand elle était une petite fille, elle aimait sauter à pieds joints dans les flaques laissées par la pluie. Ça ne fonctionnait pas toujours aussi bien qu’elle l’aurait voulu, et il lui arrivait de regretter de n’avoir pas d’aussi grands pieds que son papa, mais il arrivait que l’opération réussisse, que le mouvement descendant de ses chaussures se conjugue exactement avec l’éclatement aérien des gouttelettes étincelantes. Une multitude de minuscules Étienne-Jules Marey entreprenaient alors de fixer la succession des états de chacune des petites masses liquides dans un bouquet d’événements cosmiques.

De ces expériences à la fois banales et précieuses, quelque chose comme un modèle s’est dégagé. C’est ce qui explique à mes yeux la cohérence sous-jacente des propositions de Sophie. Toutes se fondent sur le noyau premier d’une idée simple, une idée qui pourrait s’exprimer dans une proposition unique ou dans un geste à réaliser exactement. Ce noyau est ce autour de quoi doivent s’agencer les éléments d’un dispositif qui pourra à l’occasion devenir assez complexe, mais dont l’ajustement constitue pour une bonne part l’enjeu esthétique du travail. La simplicité de l’idée première (ou du geste central, ou de la situation rêvée, de ce qui parfois se ramène à l’expression d’un jeu de mot) reste, pour ainsi dire, à « fleur de peau » d’une pièce qui pourra se condenser dans une image, se dérouler comme un film ou se déployer dans l’espace et en appeler au déplace- ment du spectateur. Mais chaque fois une limite se cherche qui engage ce que, faute de mieux, j’appellerais « un acte de perception », une façon de s’installer sur la frontière du visible et de l’invisible, de la présence et de l’absence. La tentation d’arrêter le temps, ou au contraire de remettre en mouvement une image arrêtée parti- cipe assez évidemment de l’exploration de cette frontière, comme y participe l’intérêt pour ce que le jeu des échelles introduit de perturbation dans notre vision.

Il en résulte une certaine tension du regard, la recherche d’une oscillation de la vision qui donne à beaucoup de ses pièces un caractère un peu hallucinatoire. Un peu comme quand on croit avoir aperçu quelque chose du coin de l’oeil, qui a aussitôt disparu. Mais il s’agit ici de tenter de ramener cette impression périphérique au centre du champ de vision, de l’y fixer d’une façon telle que son incertaine fragilité se maintienne et que ce qui se joue d’une exaspération de la perception soit restitué autrement, dans la forme plastique même. Trois éléments participent à la conception de ces pièces, et se mêlent autant qu’ils se distribuent dans des champs plastiques assignables : le premier de ces éléments est de type sculptural et il se fonde sur une pensée de la construction qui tend parfois vers l’architecture; le second relève de l’image, de la vidéo bien sûr mais aussi d’une relation ancienne, d’une certaine façon primordiale, avec le cinéma dans la tradition propre qui naît avec Méliès (et se joue là non seulement une relation au merveilleux, mais un certain goût pour la théâ- tralité et la dérision); la troisième participe d’une fascination pour le mouvement non tel qu’on peut naturelle- ment l’observer, mais tel que le montage peut le générer dans la double énergie du rythme des images et du vide qui les sépare et d’une certaine façon les soutien.

Il y a des films qui portent une pensée de la peinture. Les vidéos de Sophie mobilisent un imaginaire de sculp- teur, et inversement ses objets se construisent comme des images. Il en résulte une unité relativement forte de son travail, alors qu’il se présente comme une succession de propositions indépendantes qui toutes ne paraissent valoir que par elles-mêmes. Cette unité exprime la nature du point de vue qui s’y exerce, son enra- cinement dans le fait sculptural et magique de la lumière.

Jean Cristofol, 2009.